Quand la durabilité et l’intégralité du développement se conjuguent.
Essai sur Maslow et Rawls pour une économie humaniste.
Dr Emmanuel Dolifera est Docteur en Philosophie, Maître de Conférences à l’Université de Toamasina et Enseignant à l’Université Catholique de Madagascar.
Dr Sahondra Chantal Fanomezantsoa est Docteur en Histoire (Information-Documentation), et aussi Maître de Conférences à l’Université de Toamasina.
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Résumé
Par sa nature qui est dynamique, l’homme est appelé à évoluer, à progresser et à s’ouvrir dans un vivre ensemble. Mais cela ne peut être possible que dans un environnement social ordonné et paisible. Composé de corps, d’esprit et d’âme, l’être humain est appelé à évoluer dans toutes les dimensions de son être. C’est pour permettre cette évolution que les différents peuples du monde, chacun selon son organisation, ont cherché des moyens pour développer leurs pays respectifs. Développement humain et développement de société sont devenus alors inséparables, intimement liés et s’impliquent mutuellement. Mais une erreur qui a jalonné toute l’histoire de l’humanité est que le concept de développement a été réduit uniquement dans sa dimension purement matérialiste et économique. Or, une telle vision réductrice de l’homme et du développement a entrainé dans nos sociétés des conflits ou même des guerres, à cause des courses effrénées à l’argent et au profit par tous les moyens. Comment alors conjuguer un développement d’un pays et le respect de toutes les dimensions de l’être humain ? D’où, sont nés les deux concepts de durabilité et d’intégralité du développement. Les deux penseurs, Maslow et Rawls, pourront nous aider à y voir plus clair, du fait que tous les deux nous ont donné des bases théoriques sur les différentes conditions d’une économie basée sur un humanisme intégral. Ils ont démontré qu’un vrai développement doit satisfaire à la fois les différents besoins biologiques de l’homme et le respect de sa dignité et de ses droits fondamentaux.
Mots-clés : développement, durabilité, intégralité, économie humaniste.
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Introduction
La notion de développement est complexe et polysémique du fait qu’il concerne l’amélioration et l’évolution de la vie des populations dans plusieurs domaines, tels que le domaine économique en assurant la croissance économique ; social en assurant la santé publique, l’éducation et l’instruction des citoyens, l’accès au travail décent; environnemental en garantissant un environnement sain et viable et enfin humain en formant des citoyens responsables, autonomes, civilisés, cultivés et vertueux. Et c’est l’alliance de ces quatre volets du développement qui constitue sa durabilité et son intégralité.
C’est pourquoi, sans prétendre tout savoir en détail les deux volets durabilité et intégralité du développement, nous allons devoir nous référer plus spécialement à la théorie des besoins d’Abraham Maslow pour mieux comprendre les conditions d’un développement durable et à la théorie de la justice comme équité de John Rawls pour une meilleure compréhension d’un développement intégral respectant la dignité et les droits humains fondamentaux. Avec ces deux auteurs, nous verrons ce que l’on pourra entendre par une économie écologique et humaniste.
Pour mieux élucider notre étude, nous allons avant tout démontrer que dans toute politique de développement durable respectant un humanisme intégral, la lutte contre la pauvreté dans le monde est un devoir à la fois urgent et universel. Et pour ce faire, le respect du principe d’égalité entre les citoyens est indispensable et basique(I). Ensuite, nous verrons que, une fois les droits fondamentaux satisfaits, lesquels se manifestent par l’accomplissement des besoins humains fondamentaux, la politique de développement durable et intégral exige encore la réalisation de ce qu’on appelle une « Viabilité durable » (II), laquelle requiert un environnement sain, une stabilité politique, une croissance économique pour déboucher enfin à une prospérité sociale.
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I. Respect du principe de l’égalité entre les citoyens
Les défis sur lesquels vont se pencher un réel développement, c’est-à-dire un développement à la fois durable et intégral, un processus capable de satisfaire tous les besoins1 des communautés humaines pour le présent et le futur, au niveau local et global, sont généralement d’ordre social, économique, écologique et humaniste. C’est dans cette ligne d’idée que, les deux auteurs, Maslow et Rawls, ont évoqué respectivement la fameuse théorie des besoins et la théorie de la justice comme équité.
Voilà pourquoi, en nous inspirant de leurs théories, nous allons aborder les différentes conditions qui constituent la durabilité et l’intégralité du développement. Autrement dit, nous verrons comment lorsque se conjuguent les dimensions économique, sociale, environnementale et humaine du développement. Un tel développement se base sur des principes de justice qui visent toujours à ce que tous les citoyens puissent être traités de la même manière dans sa dignité inaliénable, où chacun puisse jouir pleinement de ses droits et libertés les plus fondamentaux.
I.1. Egalité au niveau d’accès à la suffisance en nourriture et en santé
L’objectif de tout gouvernement doit viser avant tout à assurer un niveau de vie élevé et croissant à tous ses citoyens. En effet, pour favoriser le succès de la société dans ses politiques de développement, le bien-être de tous les citoyens doit être priorisé.
Trois facteurs principaux sont responsables du développement : les facteurs biologiques, les facteurs sociaux et les facteurs cognitifs. Parmi les facteurs les plus déterminants de tout développement, l’accès à la nourriture suffisante en quantité et en qualité et en santé de la population figure en premier lieu et en constitue la base même.
Il est important de souligner que le principe du vrai développement est celui qui permet de satisfaire les besoins des générations présentes, sans compromettre la possibilité pour les générations futures de satisfaire leurs propres besoins. Ainsi, le développement se caractérise avant tout par l’amélioration des conditions de vie de la population d’un pays afin d’accroître, d’une manière continue, le bien-être de cette population. Afin de permettre à la totalité de l’humanité (tout homme et tous les hommes), un développement réel et aussi durable, la meilleure action est de prioriser l’approche des besoins fondamentaux de tout individu. Le développement devrait être ainsi centré sur l’homme et ses besoins fondamentaux. Autrement dit, un vrai développement doit toujours viser à la fois tout homme, tout l’homme (c’est-à-dire toutes ses dimensions corporelle, intellectuelle, morale et spirituelle) et tous les hommes.
Pour mieux expliquer cet aspect à la fois durable et intégral du développement, dans sa théorie de la pyramide des besoins, Abraham Maslow a identifié et hiérarchisé cinq types de besoins2 des humains, sans lesquels on ne pourrait parler de développement durable et intégral. En effet, à la base de tout, il y a les besoins physiologiques ou « physiological needs » qui sont nécessaires à la survie d’une personne, comme manger, boire, dormir, respirer, etc. Ces besoins sont obligatoires et indispensables pour assurer le bon fonctionnement du corps humain mais aussi pour maintenir l’énergie physique de chaque être humain. D’ailleurs, ces besoins « vitaux » sont instinctifs, c’est-à-dire naturels, innés, ancrés automatiquement au niveau biologique de chaque personne dès sa naissance.
C’est pourquoi le droit à une alimentation adéquate est un droit fondamental de toute personne humaine. A ce propos, différents textes internationaux3 ont tous affirmé et proclamé que la jouissance du droit à l’alimentation et à la nourriture saine est l’expression du respect envers le droit à la vie, lequel est à la fois universel, inviolable et inaliénable. Pour cela, il doit être garanti à tout être humain sans aucune exception. C’est pour dire que l’accès à la nourriture suffisante en quantité et en qualité est une pierre angulaire pour toute politique de développement qui se veut être durable, intégral et humaniste, en ce sens que ce droit assure la possibilité d’atteindre le plein développement physique et intellectuel de chaque être humain en assurant sa santé et sa longévité. En effet, si nous voulons vraiment un développement qui permet à chacun de s’épanouir, le défi immédiat est donc d’assurer, d’améliorer et de respecter le droit à l’alimentation saine, suffisante en quantité et en qualité.
Autrement dit, d’une façon logique, si nous voulons un vrai développement des communautés humaines, pour le présent et le futur, le premier défi de sa mise en œuvre, en se référant à la théorie des besoins de Maslow, consiste à faire en sorte que l’ensemble des besoins essentiels, notamment l’accès pour tous à la nourriture adéquate, aux soins médicaux et aux services sociaux, à un logement de qualité, etc. des communautés humaines soit avant tout satisfait. Car tout ceci contribue à sa vitalité et à sa longévité.
Et c’est en ce sens que Rawls pose les deux principes de la justice qui ne toléreraient pas un quelconque sacrifice en matière de droits et devoirs fondamentaux mais aussi en matière d’avantages socio-économiques des citoyens. Ces deux principes de la justice comme équité doivent être la base de toute démocratie qui se veut être juste et stable. A propos de ces deux principes, il dit ceci :
Le premier exige l’égalité dans l’attribution des droits et des devoirs de base. Le second, lui, pose que des inégalités socio-économiques sont justes si et seulement si elles produisent, en compensation, des avantages pour chacun et, en particulier, pour les plus désavantagés de la société4.
Comme la nourriture est un besoin biologique fondamental, le droit à l’alimentation saine devient alors un droit universel et inviolable pour tout être humain et par conséquent doit être garanti et protégé par tout Etat démocratique qui se veut être respectueuse des droits humains fondamentaux. A part ce droit à l’alimentation saine, le droit à l’éducation figure aussi parmi les droits basiques à respecter, du fait qu’il répond à un besoin humain fondamental.
I.2. Egalité au niveau d’accès à l’éducation et à la formation de qualité
Pour être authentique, le développement doit être intégral, c’est-à-dire qu’il doit permettre le plein épanouissement humain dans toutes ses dimensions, notamment physique ou biologique, intellectuelle, morale et spirituelle.
Ainsi, avant de s’intéresser à d’autres besoins, tout être humain a naturellement tendance à vouloir satisfaire d’abord tous ses besoins physiques. Nous avons dit que dans sa théorie des besoins, Abraham Maslow considère que l’être humain connaît cinq grands types de besoins que l’on peut classer de manière hiérarchique ou pyramidale, estimant que l’on ne peut satisfaire un besoin supérieur que lorsque les besoins inférieurs sont déjà satisfaits. Nous allons voir comment il les présente, les uns après les autres ainsi que leur lien. En effet, se trouvent en premier les besoins physiologiques ou « physiological needs » : boire, manger, dormir, respirer ou faire des exercices, …En deuxième hiérarchie, il y a les besoins de sécurité ou « safety needs ». Il s’agit de la sécurité corporelle ou physique, des revenus ou ressources, de la famille, de la santé, etc. En troisième position se placent les besoins sociaux ou « belonging needs ». Ce sont des besoins d’appartenance : affection, acceptation, intégration. En quatrième hiérarchie, il y a les besoins d’autonomie et d’indépendance ou « esteem needs » ou encore respect de soi-même ; d’où l’expression « estime de soi ». Il s’agit surtout de la considération, de la reconnaissance, de l’attention, de statut élevé, c’est-à-dire avoir de la valeur et d’être capable d’influencer les autres. En enfin, au cinquième sommet de la hiérarchie se trouvent les besoins de réalisation de soi ou « self-actualization » ou encore besoins d’accomplissement. Il s’agit notamment de l’intelligence, de l’imagination, des aptitudes et habiletés diverses. Bref, les cinq types de besoins selon Maslow suivant leur hiérarchie sont : les besoins physiologiques, les besoins de sécurité, les besoins sociaux, les besoins d’autonomie et les besoins de réalisation de soi.
De sa part, Rawls a fait une profonde démonstration sur l’importance voire la nécessité du respect de soi-même en tant que faisant partie des biens premiers que tout gouvernement doit assurer pour ses citoyens. Voici comment il définit ce qu’il appelle ces « biens premiers » que l’on doit garantir de la même manière à tous les citoyens pour assurer leur égalité de traitement:
La liste de base des biens premiers […] comprend les cinq biens suivant : a/ les droits et les libertés de base […] ; b/ la liberté de circulation et la liberté dans le choix d’une occupation entre des possibilités variées ; c/ les pouvoirs et les prérogatives afférant à certains emplois et positions de responsabilité dans les institutions politiques et économiques de la structure de base ; d/ les revenus et la richesse ; et enfin e/ les bases sociales du respect de soi. Cette liste inclut essentiellement des traits institutionnels, comme les droits et libertés fondamentaux, les possibilités créées par les institutions et les prérogatives liées à l’emploi et aux positions ainsi que le revenu et la richesse5.
Et on se demande avec Rawls en quoi le respect de soi qui s’exprime par la confiance en soi ou encore l’estime de soi est si crucial pour tout processus d’un développement intégral ?
En fait, l’estime de soi ou la confiance en soi entraine la foi en sa propre valeur. De cette façon, chacun sera alors persuadé qu’il est égal aux autres et mérite d’être traité comme tel. Et ce respect de soi a deux aspects, dont le premier, souligne Rawls, est « [. . .] le sens qu›un individu a de sa propre valeur, la conviction profonde qu’il a que sa conception du bien, son projet de vie valent la peine d’être réalisés » ; tandis que le deuxième « implique la confiance en sa propre capacité à réaliser ses moyens »6. De plus, du point de vue psychologique, le manque de confiance en soi entraine soit l’inaction, soit l’immoralité.
Tout cela est pour dire que le respect de soi-même, qui suppose la confiance en soi, parallèlement au quatrième type de besoins de Maslow, est la base du développement personnel, lequel à son tour conditionne le développement intégral d’une personne.
Voilà pourquoi étant donné que l’éducation, la formation et l’instruction de qualité suscitent en nous notre estime de nous-mêmes, il est donc clair que l’accès pour tous à l’éducation et à la formation de qualité figure aussi parmi les conditions principales pour une politique de développement durable et intégrale.
Dans cette optique, justement, il est reconnu par l’UNESCO que « l’éducation, qui est un droit humain fondamental, est essentielle à la paix mondiale et au développement durable »7. L’éducation fait partie intégrante de l’équation du développement dans le sens où elle permet à la fois « d’apprendre à savoir, d’apprendre à faire, d’apprendre à être et d’apprendre à vivre ensemble »8.
L’éducation et l’instruction de qualité assurent donc les deux aspects durable et intégral du développement, en ce sens qu’elles permettent à l’homme d’être autonome, responsable, cultivé, éclairé, moral et vertueux.
Rawls lui-même, dans sa théorie de la justice comme équité a justifié l’importance, voire une priorité, de l’éducation pour tous. D’après lui, pour qu’une démocratie contribue réellement au progrès socio-économique des citoyens, le respect des droits et libertés fondamentaux dont le droit à l’éducation doit être une priorité politique.
Bref, dans les luttes contre la pauvreté pour asseoir un développement durable et intégral, l’éducation est une arme très puissante et efficace. Certes, l’accès à l’éducation de qualité constitue une condition indispensable pour toute politique de développement, mais pour garantir un développement durable et intégral, l’accès à l’emploi et aux revenus équitables pour toutes les familles est également d’une importance capitale.
I.3. Egalité au niveau de l’accès à l’emploi et aux revenus équitables
Il est vrai que pour réaliser un développement durable et intégral, l’accès à une nourriture saine, suffisante en quantité et en qualité permettant une vitalité et une longévité ainsi que l’accès à l’éducation et à la formation de qualité en sont les bases. Mais tout ceci ne peut se réaliser que grâce à l’accès à l’emploi décent et aux revenus équitables pour les individus et les familles.
A cet effet, le terme développement est actuellement construit en cinq dimensions, à savoir les dimensions économique, sociale, environnementale, culturelle et politique. Dans ce sens, la notion de développement concerne d’autres questions concernant le travail, la justice, la paix, la migration, l’écologie, la santé, etc. Et en tout cela le travail tient une place primordiale pour assurer une politique de développement durable et intégral. Autrement dit, l’accès des individus à l’emploi, source d’augmentation des revenus, est aussi indispensable dans le processus de développement.
D’hier à aujourd’hui, le travail contribue au bonheur des hommes. Il est idéal pour l’intégration sociale, et donc, il permet la réalisation de soi. A ce propos, d’après Estelle Morin :
le travail est avant tout une activité par laquelle une personne s’insère dans le monde, exerce ses talents, se définit, actualise son potentiel et crée de la valeur qui lui donne en retour un sentiment d’accomplissement et d’efficacité personnelle9.
D’après ce passage, le travail tient une place primordiale pour permettre la réalisation de soi en tant qu’homme et en tant que personne, en ce sens qu’il crée de la valeur et favorise les besoins d’auto-réalisation. C’est pourquoi, aussi bien pour Maslow que pour Rawls, l’accès à l’emploi et aux revenus équitables pour assurer les besoins fondamentaux de chaque individu et chaque famille humaine sont des conditions indispensables pour tout processus de développement qui se veut être durable et intégral. Par et grâce au travail et aux revenus équitables, on garantit non seulement les besoins physiologiques et l’éducation de qualité mais aussi l’individu accède à sa réalisation de soi. Si pour Maslow, la réalisation de soi se trouve au sommet de la hiérarchie, c’est parce que par le travail, l’homme s’accomplit en tant que personne digne. Avec Rawls, il place l’accès à l’emploi et au revenu équitable dans la réalisation du deuxième principe de la justice comme équité. Ce qui signifie qu’un vrai développement basé sur une économie humaniste ne peut se réaliser que lorsque les citoyens ont la même chance d’accéder à un emploi pouvant leur procurer des revenus satisfaisants pour leur plein accomplissement. Voici comment il énonce ce principe régissant les droits sociaux et économiques liés au travail :
Les inégalités sociales et économiques doivent satisfaire à deux conditions : elles doivent être liées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous, dans des conditions d’égalité équitable des chances, et elles doivent procurer le plus grand bénéfice aux membres les plus désavantagés de la société10.
On peut donc dire que l’accès au travail et au revenu équitable et le développement d’un pays s’impliquent réciproquement. Pour preuve, nous n’avons qu’à voir les réalités plus qu’évidentes dans les pays industrialisés et développés et celles qui se passent dans les pays pauvres.
Nous tenons toutefois à souligner que, pour qu’existe vraiment un développement à la fois durable et intégral, la jouissance des droits à la nourriture saine, à l’éducation de qualité et au travail et au revenu équitable, ne peuvent être complète que dans un environnement sain, dans une stabilité politique, avec une croissance économique pour déboucher enfin à une prospérité sociale. Et ces dernières conditions constituent le concept de viabilité durable.
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II. La viabilité durable
La viabilité durable peut être présentée comme un concept à visée planétaire dont la réalisation suppose le respect simultané de plusieurs conditions comme l’accès à l’eau potable, à l’éducation, à la santé, aux soins médicaux, à l’emploi, aux services sociaux, la lutte contre la faim ou la malnutrition, et donc l’accès plus facile au bien-être social, lesquelles vont permettre la satisfaction et la réalisation des besoins essentiels des générations actuelles et futures. Pour avoir cette viabilité durable, un environnement sain, une stabilité politique et une croissance économique pour aboutir à une prospérité sociale sont nécessaires.
II.1. Nécessité d’un environnement sain
Tout le monde a le droit de pouvoir vivre dans un environnement favorable à sa santé et à son bien-être. Il faut dire aussi que l’environnement sain est considéré comme une condition préalable à la réalisation d’autres droits humains, comme le droit à la vie, à l’alimentation, à la santé et à un niveau de vie suffisant. Cette idée démontre que le droit à un environnement sain est aussi un droit fondamental des populations11, et que les problèmes écologiques12 ne peuvent être dissociés du bien-être des populations et du développement dans son ensemble.
De cette façon, le développement durable souligne la nécessité de rechercher un meilleur équilibre entre respect de l’environnement, progrès social et viabilité économique, à l’échelle locale et mondiale. Alors, protéger et assurer la santé humaine impliquent la protection de l’environnement et l’intégration de l’écosystème dans le processus de développement. En effet, « si l’environnement n’est pas protégé, le développement sera compromis ; sans développement il ne sera pas possible de protéger l’environnement »13. Voilà pourquoi actuellement, le concept de développement se substitue aux concepts « de la prévention », « de l’amélioration » et « de la valorisation » de l’environnement. En effet, selon le principe 4 de la Déclaration de Rio sur l’environnement et le développement, adoptée le 13 juin 1992 à Rio de Janeiro au Brésil, « pour parvenir à un développement durable, la protection de l’environnement doit faire partie intégrante du processus de développement et ne peut être considérée isolément »14. A part un environnement sain, une politique de développement durable et intégral doit absolument s’insérer dans une condition de stabilité politique. Car sans la stabilité politique, la sécurité des personnes et de leurs biens ainsi que la paix sociale seraient fragilisées.
II.2. Nécessité d’une stabilité politique
La mise en œuvre du développement durable se fonde sur le respect d’un certain nombre de valeurs et de principes. Cela signifie en fin de compte que, afin que chaque citoyen puisse vivre sans crainte, l’État doit absolument assurer la stabilité politique. En réalité, assurer la stabilité politique veut dire que l’État est capable d’établir aux citoyens un climat de paix et de sécurité leur permettant de mener leur vie librement. Pour être en mesure d’exercer tout cela, il est nécessaire de disposer d’institutions fiables et pérennes qui soient en mesure d’assurer effectivement les besoins présents et futurs des communautés humaines, et ce, dans une perspective d’équité intra et intergénérationnelle, dans le respect de la différence et de la diversité au sein d’un climat pacifié15.
La nécessité de cette stabilité politique, Maslow la place dans la deuxième hiérarchie des besoins humains fondamentaux en terme de besoin de sécurité, tandis que Rawls l’aborde en disant que la stabilité est une condition indispensable pour établir une « société bien ordonnée »16, respectueuse de la dignité et des droits et libertés fondamentaux de l’homme. Une société stable sera ainsi celle qui est capable d’offrir à sa population tous les avantages nécessaires pour son propre progrès et évolution ; et donc, pour le développement intégral de l’homme en tant qu’être humain.
Il est vrai que la mise en œuvre efficace d’un développement soutenable est l’existence de la stabilité politique, mais il faut également admettre que le pilier « croissance économique » tient une place capitale dans la mise en œuvre des politiques de développement.
II.3. Nécessité d’une croissance économique
La notion de croissance économique fait souvent référence à celle du Produit Intérieur Brut ou PIB17 sur une longue période. La croissance économique est donc celle du PIB18. Ce dernier est calculé pour une année et pour un pays donné, à partir de l’ensemble des valeurs ajoutées créées par toutes les entreprises situées sur le sol d’une Nation et/ou d’un pays.
En réalité, la croissance économique est le facteur primordial du développement économique car elle permet d’élever le niveau de vie des populations. De ce point de vue, la croissance économique est considérée comme « la condition sine qua non de la réduction du chômage, de l’augmentation des revenus et, plus généralement, du niveau de vie »19.
De plus, lorsqu’on parle de développement, on s’intéresse également à la dimension qualitative du processus. La notion de développement, en ce sens, prend en compte des facteurs sociaux et culturels, tels que l’évolution des sociétés vers un meilleur niveau de vie et vers de meilleures conditions de vie. Selon François Perroux, « le développement est la combinaison des changements mentaux et sociaux d’une population qui la rend apte à faire croître, cumulativement et durablement, son produit réel global »20. Nous voyons là que les améliorations à la fois quantitatives et qualitatives sont considérablement nécessaires pour mieux clarifier le concept de développement.
Parallèlement à cette idée, le premier principe de la Déclaration de Stockholm affirme d’ailleurs que :
l’homme a un droit fondamental à la liberté, à l’égalité et à des conditions de vie satisfaisantes, dans un environnement dont la qualité lui permette de vivre dans la dignité et le bien-être. […]. A cet égard, les politiques qui encouragent ou qui perpétuent l’apartheid, la ségrégation raciale, la discrimination, les formes coloniales et autres d’oppression et de domination étrangère sont condamnées et doivent être éliminées21.
La conséquence de cette déclaration sera grande : il s’agit de l’épanouissement de chacun et d’une société juste et prospère. La prospérité sociale se trouve alors comme la conséquence et la preuve d’un développement durable et intégral.
II.4. Vers une prospérité sociale
Le terme prospérité s’emploie surtout pour un pays, une région, une collectivité ou une personne. De ce fait, la prospérité est un état d’abondance ou une situation favorable et/ou de réussite sur plusieurs plans, dont l’économie et la santé. Elle est, pour une société et/ou pour l’humanité, l’évolution dans le sens d’une augmentation et d’une amélioration.
Dans le domaine de l’économie, la prospérité est « une période de croissance économique »
où la bonne qualité de vie de l’ensemble de la population concernée est qualifiée de prospère, donc en développement.
La notion de prospérité fait référence aux succès sociaux, géographiques, démographiques, institutionnels de la population. Une société prospère est donc une société capable de fournir aux citoyens les capacités d’épanouissement sur tous les plans. Elle est donc le résultat d’un faible taux de chômage, d’une économie florissante, d’une stabilité politique, d’une éducation et d’instruction des citoyens, d’une qualité de soins de santé disponible (faible taux de mortalité infantile et maternelle), d’un maintien de la sécurité (intérieure et extérieure), d’un renforcement de la cohésion sociale ; en un mot, d’une appréciation positive des populations de leur condition de vie. La réduction des inégalités sociales
est, de ce fait, un des éléments essentiels et l’une des preuves du développement. En réalité, la prospérité sociale permet l’épanouissement total de tous.
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Conclusion
En tant que lutte contre la pauvreté sur plusieurs aspects, le développement, pour être durable et intégral, nécessite l’accomplissement de plusieurs conditions. Ces dernières englobent trois éléments d’égale importance : l’une sociale (activité humaine), l’autre économique (outil de l’homme), et enfin environnemental (la nature). Le vrai sens de développement réside alors dans la préservation de l’équilibre entre ces trois facteurs. Assurer la vitalité, la santé et la longévité pour tous, grâce à une alimentation saine, mais aussi assurer l’éducation de qualité pour tous, telles sont les conditions basiques d’un développement durable respectant un humanisme intégral. Tel est le visage d’une économie humaniste.
Et pour permettre un développement réel, à la fois durable conjuguant le social, l’économique et l’environnemental et aussi intégral visant l’épanouissement total de l’humain, à travers le respect de sa dignité et de ses droits fondamentaux, pour le présent et le futur, au niveau local et global, toute politique de développement devrait reposer sur l’alliance de ces quatre conditions et piliers interdépendants. C’est pourquoi un environnement sain, une stabilité politique, une croissance économique sont des signes d’une société prospère à tous les niveaux et dans tous les domaines, lesquels renforcent la durabilité et l’intégralité du développement.
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1 Par définition, un besoin est une exigence née de la nature ou de la vie sociale. Principalement, il y a trois catégories de besoins. Premièrement, les besoins vitaux comme manger, boire, dormir, respirer, etc. Ensuite, les besoins fondamentaux, qui peuvent être physiques, affectifs, intellectuels, sociaux, etc. Si l’on n’y répond pas, on ne se développe pas. Enfin, les besoins artificiels généralement ceux qu’une personne se crée elle-même pour des raisons diverses.
2 Pour notre étude sur Maslow, Cf. J-F. MARMION, « La pyramide des besoins », in La motivation, 2017, p. 21-22. Disponible en ligne sur : http//www.cairn.info/la-motivation--9782361064273-page-21.htm (consulté le 06/03/2023).
3 Cf. L’article 25 de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1948 ; l’article 14 de la Charte africaine des droits et du bien-être de l’enfant de 1990, etc.
4 J. RAWLS, Théorie de la justice, Editions du Seuil, 1987, p. 41.
5 J. RAWLS, Libéralisme politique, PUF, 1995, p. 224.
6 J. RAWLS, Théorie de la justice, Les Editions du Seuil, 1987, p. 479-480.
7 Cf. UNESCO et al., Education 2030. Déclaration d’Incheon. Vers une éducation inclusive et équitable pour tous. [En ligne]. Corée. UNESCO/UNICEF/BANQUE MONDIALE/UNFPA/PNUD/ONU, 2015, p. 10. Disponible sur : www.unesco.org/new/pdfDRAFT-FFA-FR.pdf-1452937084.pdf (consulté le 26/03/20).
8 Cf. UNESCO, Education pour le développement durable (EDD) et éducation à la citoyenneté mondiale (ECM) : transformer et soutenir notre monde par l’apprentissage. [En ligne]. Atelier technique régional pour l’Afrique de l’Est. Nairobi, Kenya, 4-7 juillet, 2017, p. 6. Disponible sur : www.unesco.org/esdgcedfr.pdf-1741525989.pdf (consulté le 20/09/20).
9 D’après E. MORIN, Donner un sens au travail, 2006. Disponible en ligne sur : www.santepsy.ulaval.ca cité par I. ACHTE et al. (2010). Comment concilier la performance et le bien-être au travail ? [En ligne]. Mémoire MBA RH. Université Dauphine, Paris, 2010, p. 12. Disponible sur : http://mba-rh.dauphine.fr/site/pdfBien-etre-et-la-performance-au-travail.pdf-2058481373.pdf (consulté le 06/10/20).
10 J. RAWLS, Libéralisme politique, p. 29-30
11 Cf. l’article premier de la Convention d’Aarhus à Danemark en juin 1998 : « protéger le droit de chacun, dans les générations présentes et futures, à vivre dans un environnement propre à assurer sa santé et son bien-être ». Disponible sur : www.unece.org/documentsAarhus-Implementation-Guide-FRE-interactive.pdf-148958648.pdf (consulté le 20/09/20).
12 Cf. H. DEVILLE, Economie et politiques de l’environnement : principes de précaution, critères de soutenabilité, politiques environnementales. Le Harmattan, Paris, 2010, p. 17, disponible en ligne sur : https://fr.b-ok.cc/book/904352/b30d09EconomieetpolitiquesdelenvironnementPrincipesdeprecaution,critèresdesoutenabilite,politiquesenvironnementalesbyHerveDeville(z-lib.org).pdf (consulté le 04/01/21).
13 Cf. J. FIALAIRE, Les stratégies du développement durable, L’Harmattan, Paris., 2008, p. 27, disponible en ligne sur : https://fr.b-ok.cc/book/828810/57fd63LesstratégiesdudéveloppementdurablebyJacquesFialaire,Collectif(z-lib.org).pdf (consulté le 04/01/21).
14 J. FIALAIRE, op.cit., p. 47.
15 Cf. H. DEVILLE, op. cit., p. 25.
16 Cf. J. RAWLS, Théorie de la justice, p. 496.
17 En réalité, le PIB comprend deux parties : d’une part, la valeur ajoutée marchande de tous les biens et services qui se vendent dans un pays pendant une année donnée, et d’autre part, le coût de production des services non marchands des administrations publiques. Le PIB est donc un flux de richesse monétaire. Enfin, le PIB peut être divisé par le nombre de la population pour obtenir le PIB réel par habitant qui reflète mieux le niveau de vie.
18 Cf. F. JANY-CATRICE et D. MEDA, Faut-il attendre la croissance ? La Documentation française, Paris., 2016. p. 22. [En ligne]. Disponible sur : https://fr.b-ok.cc/book/2949982/907806Faut-ilattendrelacroissance? (consulté le 21/09/20).
19 Cf. F. JANY-CATRICE et D. MEDA, op. cit., p. 24.
20 Cf. F. JANY-CATRICE et D. MEDA, Op. cit., p. 28.
21 Cf. NATIONS UNIES, La convention d’Aarhus : guide d’application. Deuxième édition. [En ligne]. Nations Unies, New York, 2014, p. 23. Disponible sur : www.unece.org/documentsAarhus-Implementation-Guide-FRE-interactive.pdf-148958648.pdf (consulté le 20/09/20).